« Un après-midi, je suis entré dans un cinéma bon marché de l’East Village avec un appareil photo grand format. Dès que le film a commencé, j’ai réglé l’obturateur sur une ouverture maximale »…
« J'ai l'habitude de dialoguer avec moi-même. Un soir, alors que je prenais des photos au Musée américain d'histoire naturelle, j'ai eu une vision presque hallucinatoire. La séance de questions-réponses intérieure qui a précédé cette vision s'est déroulée à peu près ainsi : « Et si tu tournais tout un film en une seule image ? » La réponse : « Tu obtiendrais un écran lumineux. » Je me suis immédiatement mis à faire des essais pour concrétiser cette vision. Un après-midi, je suis entré dans un cinéma bon marché de l’East Village avec un appareil photo grand format. Dès que le film a commencé, j’ai réglé l’obturateur sur une ouverture maximale. Lorsque le film s’est terminé deux heures plus tard, j’ai cliqué pour fermer l’obturateur. Ce soir-là, j’ai développé la pellicule, et ma vision a explosé derrière mes yeux (1)».
Hiroshi Sugimoto a alors 28 ans lorsqu’il réalise la première photographie de la série des Theaters, en 1976 à New York. Le musée Soulages présente aujourd’hui dans son exposition trois de ces théâtres, l’un de 1978 et deux datés de 1980. Chacun donne à voir un écran blanc, central, illuminant un espace complètement vide de présence humaine, ne laissant visible qu’une architecture. Le film y est ici capturé dans son intégralité, la somme des vingt-quatre images par seconde fixée à jamais sur le papier. La notion de temps y est interrogée, regarder une photographie fait appel au souvenir, on se remémore un moment, des images défilent, comparables alors au déroulement d’un film, du temps qui passe. Ainsi, ces œuvres ont un fort pouvoir méditatif, on s’y arrête pour s’y perdre. On peut y projeter sa propre réalité.
La série des Theaters donne suite à plusieurs autres : Drive-In Theaters en 1993, ainsi qu’Opera House et Abandoned Theater en 2015. Dans chacune d’elles, Hiroshi Sugimoto y capture un film, mais les espaces diffèrent, ayant leurs propres interrogations, cependant éternellement vides. L’artiste choisit généralement un film en relation avec le lieu, par exemple, il demanda la projection de Marie-Antoinette de Sofia Coppola sorti en 2006, lors de la réalisation de la photographie Petit Théâtre de la Reine, Versailles, en 2018. Pour autant, cette information est rarement spécifiée, Sugimoto préférant laisser le regardeur seul face à l’écran irradiant.
Quatre photographies de la série Opera House accompagnent celles des Theaters au musée Soulages jusqu’au 13 septembre 2026, nous vous invitons alors à venir expérimenter une séance de cinéma inédite !
(1) Hiroshi Sugimoto