image-la-bibliotheque-du-musee-soulages

ZOOM SUR ...

Soulages et l’art abstrait

L’expérience poétique de la peinture

Pierre Soulages évoque souvent la notion d’expérience poétique pour décrire sa peinture. Afin de mieux comprendre l’association de ces deux arts, il faut remonter à l’Antiquité avec la maxime « ut pictura poesis » - que l’on peut traduire par « un poème est un tableau » - du poète Horace.

À travers l’ut pictura poesis, la peinture est élevée au même rang que l’art du langage, c’est à dire la poésie. Cette notion est surtout appliquée durant la Renaissance où les sujets de peinture proviennent de la littérature. Alors, le regardeur peut décrire précisément ce qu’il voit avec des mots : on peut parler d’une certaine expérience poétique de l’œuvre. Mais cette expérience poétique s’applique différemment, depuis le XXe siècle, à la peinture abstraite. Le poète Guy Robert fait le parallèle entre la « libération des mots », « l’éclatement de la parole » que l’on retrouve en poésie ; et la libération des formes et des couleurs en peinture. Pour lui, la poésie est un moyen pour chacun de se retrouver dans le monde, un moyen de projection personnelle, comme cela est également vrai pour une peinture. Aussi, la poésie relève du domaine de l’intime puisque l’auteur exprime un sentiment à travers ses mots, et lorsqu’il les relit, ses émotions lui reviennent aussi clairement qu’au moment de l’écriture. Il en va donc de même pour la peinture qui peut transmettre des états d’âme.

Cependant, cet aspect de l’expérience poétique est réfuté par certains, comme c’est le cas pour Pierre Soulages. Comme Guy Robert, Soulages soutient que la peinture est offerte au regardeur et qu’il peut s’y projeter à partir de sa propre expérience sensible, mais la peinture ne doit pas transmettre un message quelconque ou les états d’âme de l’artiste. Pour le peintre, l’expérience poétique c’est le rapport entre les formes et les couleurs d’une toile, menant à une certaine unité, harmonie pour le regardeur. C’est lorsque la forme et la couleur ne font plus qu’un, qu’elles deviennent inséparables et ne s’expliquent pas. Cette vision de l’expérience poétique ne peut pas s’appliquer aux toiles figuratives, car celles-ci, par définition, ont déjà un sens établi par la représentation du monde. C’est ce qu’explique le critique d’art Yves Bonnefoy : la mimesis, c’est à dire le fait de représenter le monde, est un frein à cette expérience, car la façon de percevoir la chose est influencée par l’idée que l’on a de cette chose, qui est due au langage. De ce fait, les partisans de la mimesis sont prisonniers du monde et du langage établi, et ne peuvent pas tendre vers une expérience poétique de la peinture.

Ainsi, comprendre et apprécier une toile de Pierre Soulages ne relève finalement que d’un seul facteur : soi-même. Le regardeur est l’unique arbitre de sa sensibilité. La peinture s’ouvre à chaque être sensible et « à l’afflux des éléments de la réalité ».

Tickets