« Dans la tradition japonaise, le fait d’imiter les œuvres d’illustres prédécesseurs s’appelle honka-dori (« reprendre la mélodie »). Loin d’être considéré comme une simple copie, cet acte est perçu comme un effort louable. J’ai donc désiré m’inspirer des Shōrin-zu byōbu d’Hasegawa […] »…
Vers 1590, le peintre japonais Hasegawa Tōhaku réalise sa fameuse Pine Forest : deux successions de six écrans, formant deux paravents — byōbu en japonais — de 1,57 m de hauteur pour 3,56 m de long chacun. Hasegawa est considéré comme l’un des artistes majeurs de la période Momoyama (1573-1603), dont l’art est marqué par la philosophie zen et le retour du décoratif. Cette encre sur papier, classée trésor national japonais et conservée au Tokyo National Museum, représente probablement un paysage de l’enfance de l’artiste, mais sans certitude ; il pourrait tout aussi bien être fictif. Le brouillard y a envahi l’espace, les montagnes enneigées sont à peine discernables au fond, les arbres sont parfois vacillants. Le jeu des proportions, le minimalisme et la gestion de l’espace renvoient à l’esthétique zen, instaurant un climat méditatif, invitant au calme et au silence, mais presque froid. Les arbres sont sans forme distincte, noirs, seulement en silhouettes fantomatiques, irréels, comme dans un rêve ou un souvenir.
Sugimoto s’est inspiré de cette œuvre pour la réalisation de Pine Trees, l’artiste étant largement empreint de la culture de son pays, et notamment du courant zen. Le photographe va mener une longue quête pour trouver le paysage parfait à capturer ; il visitera plusieurs sites emblématiques pour leurs pins, comme Miho no Matsubara, Matsushima et Amanohashidate. La forêt idéale pour son œuvre sera finalement celle du palais impérial :
« Après avoir étudié chacun de ces arbres, qui se courbaient coquettement dans tous les sens, j’ai composé de manière artificielle ce diptyque de paravent imaginaire à six panneaux. Voici une peinture en photographies, bien que le lieu immortalisé, se situant à la fois partout et nulle part, n’existe pas dans la réalité. C’est une fiction d’idéal pictural, tout comme l’est la peinture originale ».
Chacun des douze panneaux est ainsi une prise de vue ; Sugimoto a créé sa propre forêt, jouant entre vérité et fiction. Comme chez Hasegawa, on retrouve les silhouettes d’arbres, mais une dimension supplémentaire (involontaire) se retrouve dans le travail du photographe : l’inclusion du regardeur. Lorsque celui-ci se déplace devant Pine Trees, son ombre se reflète en silhouette fantomatique noire ; il se balade réellement dans cette forêt immobile. On peut y voir une nouvelle fois la question du temps : les silhouettes défilent, toutes plus différentes les unes que les autres, mais l’image reste, éternellement la même, figée.
L’œuvre Pine Trees est à découvrir actuellement au musée Soulages dans le cadre de l’exposition « Hiroshi Sugimoto : Reprendre la mélodie » du 11 avril au 13 septembre 2026.
Photo : Studio Sugimoto