« J’étais tombé du rebord de la nuit, m’étais écrasé sur la terre. »
Le 20 août 2014, « l’écrivain [Sylvain Tesson] a fait une chute en tentant d’escalader la maison dans laquelle il séjournait à Chamonix » (journal Le Monde, 22 août 2014).
Un an plus tard, répondant à sa propre injonction « si je m’en sors, je traverse la France à pied », il se met en marche.
En quête de mouvement, il choisit d’emprunter des chemins oubliés, vestiges de territoires dépeuplés, dont la seule survivance semble le Noir des voies qu’ils tracent sur les cartes IGP.
Meurtri et mis au pas par ce nouveau corps, il (re)prend la route en s’écartant sur ces chemins qu’il nommera « les chemins noirs » et entreprend une traversée qui reliera le Mercantour, « 24 août à la frontière italienne », au Cotentin, « 8 novembre, le bord de la carte et la fin du territoire ».
Sous la forme d’un journal de bord, le récit de cette échappée paraît en 2016 dans la collection Blanche de chez Gallimard sous le titre tout désigné Sur les chemins noirs. En 2019, paraît la version de poche dans la collection Folio. En 2023, il est librement adapté au cinéma dans un film de Denis Imbert avec Jean Dujardin. Et tout dernièrement, le 16 octobre 2025, soit dix ans après, est publiée une édition illustrée par François Schuiten dans la collection Album Beaux Livres*.
Dans cette dernière édition, celle que nous avons choisie pour la librairie-boutique du musée, les illustrations de François Schuiten apportent une nouvelle texture, une matière supplémentaire au récit : une sorte de cartographie du territoire intérieur de Tesson. Les choix graphiques et l’emploi de la carte à gratter participent de cette esthétique du territoire et du chemin. Ces illustrations sont vraiment un espace au-delà du texte. Elles subliment particulièrement la dimension intérieure du récit, cette part intime dont Sylvain Tesson ne se cache pas : « Nous portons en nous un réseau de chemins noirs, de caches secrètes, d’oubliettes et de cryptes. “Chemins noirs” était aussi le nom de nos coursives intimes ».
Et puis, ce terrain qu’arpente Tesson dans sa « traversée », celui qu’il s’est littéralement choisi, invite aussi avec lui un autre terrain plus grand et plus universel : le territoire. Indirectement, il nous prend à partie et questionne notre rapport à notre environnement.
Bien loin du tumulte citadin, c’est bien une ode à retrouver le sol dont il est question dans ce récit, une invitation à renouer avec la mesure de notre territoire, cet environnement que notre corps est peut-être le seul capable d’éprouver. Entre les lignes, c’est une sorte d’appel à prendre pied sur terre, à reprendre pied même, quand le monde entier semble avoir déconnecté de son socle.
* Sur les chemins noirs, Sylvain TESSON, illustrations François Schuiten, éditions Gallimard 2025 (collection Albums Beaux livres).
Sur les chemins noirs, Sylvain TESSON, illustrations François Schuiten, éditions Gallimard 2025 (collection Albums Beaux livres).