Le séjour new-yorkais de Pierre Soulages à l’hiver 1957 est particulièrement enrichissant d’un point de vue autant professionnel que personnel, il lui permet de rencontrer un grand nombre de personnalités du monde de l’art américain.
Entre visites des musées, cocktails et dîners, les Soulages ont un emploi du temps chargé. Un soir, ils sont invités par le conservateur du MoMA, Sam Hunter, grand admirateur du travail de Soulages. Une vingtaine d’artistes sont présents, dont Mark Rothko que Pierre Soulages voit pour la première fois :
« C’était une soirée intime et sans histoires. Soudain Rothko m’interpelle : " Ah ! Soulages, l’Europe ! L’Europe ! Moi je suis allé en Europe, je suis allé dans vos musées et j’ai vu des hommes les bras en croix, les mains percées avec du sang qui coule, j’ai vu des femmes qui portent des têtes coupées sur des plateaux avec du sang qui coule, j’ai vu des hommes percés de flèches avec du sang qui coule… Ah ! L’Europe ! Les camps de concentration, les chambres à gaz, les fours crématoires, quelle horreur ! Moi, ce que j’aime, c’est le chant des oiseaux ! " C’était littéralement une agression. Les conversations s’étaient arrêtées, le silence s’était établi et tout le monde attendait ma réaction. Je lui ai répondu : " Pour cette première visite à New York, je suis allé au Metropolitan Museum : j’ai vu des hommes cloués sur la croix, les mains percées, j’ai vu des femmes portant des têtes sur des plateaux, des hommes le corps percé de flèches. " Déjà, on commençait à sourire dans l’assistance. Et lorsque j’ai ajouté " Je n’ai pas encore vu les musées indiens ", tout le monde alors a franchement ri. De cette époque date l’amitié qui nous a liés, Rothko et moi, jusqu’à sa mort (1) ».
Le lendemain de cette soirée, le couple Soulages se rend chez Mark et Mell Rothko pour le déjeuner. À partir de là, à chaque voyage new-yorkais, les Soulages ne manquent pas de leur rendre visite. Au-delà de leur amitié, les deux hommes admirent le travail de l’un et de l’autre. Soulages avait pu découvrir le travail de Rothko à Paris en 1955 lors de l’exposition « Modern art in USA » au Musée national d’art moderne, où il fut immédiatement touché par cette peinture :
« C’est une peinture qui nous atteint sans le soutien d’une littérature, sans l’aide des mots ni de la pensée discursive, par des moyens exclusivement picturaux » (2). Leur première exposition commune remontait même au mois d’octobre 1950, avec « Young painters in U.S. & France » à la Sidney Janis Gallery à New York.
(1) - Pierre Soulages à Bernard Ceysson, dans le catalogue de l’exposition au musée d’Art et d’Industrie de Saint-Étienne, 1976, p. 32.
(2) - Pierre Soulages, Écrits et propos, Hermann, 2014, p. 190.
Esquisse de Pierre Soulages pour son exposition à la Kootz Gallery en 1957, Archives Soulages.