GALAXIE SOULAGES

Interview avec Jean-Noël Cristiani

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Photo : musée Soulages, Rodez / Fonds Jean-Dominique Fleury

Qui êtes vous ?

Jean-Noël Cristiani, réalisateur.

Quelquefois, il faut échouer pour réussir. J’ai échoué aux concours d’écoles de cinéma, ce qui m’a fait rencontrer Jean Rouch. Jean Rouch, un cinéaste qui a révolutionné le cinéma documentaire. Il créa le département de cinéma à l’Université de Nanterre en 1968. Ses méthodes étaient peu orthodoxes. Il montrait les films qu’il aimait, sans théorie ni analyse, en nous racontant quelques anecdotes. Nous faisions connaissance avec les outils en démontant et remontant des caméras 16 mm, puis nous nous entraînions à marcher dans les longs couloirs une lampe de poche sur le front afin que la tâche de lumière bouge de moins en moins. C’est ainsi que j’ai réalisé mon rêve de faire des films.

Rouch, homme libre et plein de fantaisie, faisait vivre en cinéma son esprit de résistance qu’il avait forgé pendant la guerre. Engagé dans la 1re Division Blindée, cet ingénieur des Ponts et Chaussées fut adjoint au commandement de la section de reconnaissance du génie. Au retour de la guerre, il se lança dans le tournage d’un film. Son premier film fut aussi un échec pour Rouch. Mais sa façon de faire, s’allégeant du traditionnel dispositif professionnel, travaillant avec du matériel d’amateur, apprenant à filmer en filmant, fut le déclencheur du cinéma direct en France et inspira la Nouvelle Vague.

Mon autre « professeur », qui n’enseignait rien, fut le magicien de la Cinémathèque Henri Langlois. Il éveillait, éclairait et nourrissait en déployant dans ses programmes quotidiens les merveilles de tout le cinéma. Cette « formation » me donna l’audace de croire que j’étais un réalisateur. Une troisième rencontre importante pour moi allait venir quelques années plus tard.

Pouvez-vous nous raconter votre première rencontre avec Pierre Soulages ?

Un jour, j’ai vu l’affiche d’une exposition. Une peinture à la surface noire irrégulière réfléchissait la lumière d’une façon étonnante. C’était en 1987. Je ne connaissais pas Pierre Soulages.
Je voulais faire un film qui montre le changement d’identité d’objets au crépuscule. Les objets se retirent dans l’obscurité, ne laissant voir que quelques reflets. Cette autre lumière éveillait une autre présence des choses. Je ne trouvais pas comment réaliser cette idée.
Le peintre avait trouvé ce que je cherchais.

Je suis allé voir cette exposition à la Galerie de France. Avec la directrice de la photo et l’ingénieur du son, nous avons filmé les polyptyques. Un film de quelques minutes était monté avec une musique de percussion.
Pierre Soulages a voulu voir ce court métrage. Il l’a apprécié, a souhaité me rencontrer et voir d’autres films. J’ai choisi mon film réalisé à l’occasion du millième anniversaire des Abbayes normandes et le film sur mon ange gardien. M. Poladian, un vieil Arménien, vit dans un asile, où il crée avec des rossignols des déguisements somptueux et hilarants. Son œuvre est exposée au Musée de l’Art Brut de Lausanne. Soulages est venu avec Colette Soulages et Georges Duby. J’ai senti un lien avec le peintre, car il a été touché par M. Poladian qu’il considérait comme un confrère.

À cette époque, Pierre Soulages avait le projet des vitraux de Conques. Il me proposa de l’accompagner cinématographiquement. Je me suis renseigné sur la technique traditionnelle du vitrail. Je pensais qu’en un an les vitraux et le film seraient finis. Ils le furent sept ans après.
Pour créer les vitraux de l’abbatiale de Conques, Pierre Soulages recherchait une lumière. Ne trouvant pas le verre qui la produirait, il a décidé de le faire. Cette méthode allait bousculer les traditions et les habitudes.
Ce furent sept ans joyeux, pleins de galéjades et d’étonnements. Ce fut le début d’une amitié.
Il était curieux des techniques de ceux avec qui il travaillait. Sensible à ce que pouvaient avoir de contraignant les méthodes établies, il était toujours prêt à inventer une façon de faire qui ferait apparaître non seulement ce qu’il recherchait, mais aussi l’inattendu. Pendant les journées de tournage, les déjeuners étaient si abondants que l’équipe du film avait besoin d’une sieste, handicapant notre rythme de tournage. Nous proposâmes de remplacer le déjeuner au restaurant par un casse-croûte sur le lieu du travail. Soulages accepta à condition qu’il fasse lui-même le marché. Il revenait chaque fois avec des cabas pleins de charcuteries, de bouteilles… La seule photo qu’il fit de moi, et que j’utilisai comme photo de presse, fut celle où, avachi dans un fauteuil, j’étais entouré de casiers de bouteilles vides. Il fallait de bons repas à ce géant, dont je découvrais la capacité énorme de travail, l’exigence intraitable et la stupéfiante précision. Tout ça avec un sens aigu de l’improvisation et de l’invention. Il y avait aussi des moments d’imprévu. Alors que je me tenais au courant de toutes les étapes importantes, il me mit à l’écart de la pose du vitrail test. Il sentait que quelque chose d’inattendu allait arriver. Il ne voulait pas être filmé à ce moment-là.

Comment les surprises de la matière peuvent être sources de découvertes est pourtant un ressort puissant de la créativité de Pierre Soulages. Il parle de cela librement avec son ami Pierre Encrevé dans un autre film que j’ai réalisé.
Avec Pierre Soulages, j’ai vécu une aventure de cinéma. Nous avons fait six films ensemble. La métamorphose du projet de filmer la tombée de la nuit m’a conduit vers un monde plus vaste.

Quelle est votre oeuvre préférée ?

Je changerai votre question pour y répondre. Beaucoup d’œuvres de Pierre Soulages me touchent, car je « fréquente », expression qu’il affectionnait, sa peinture. Récemment, j’ai vu la belle exposition au musée du Luxembourg : Soulages, une autre lumière. J’ai mis longtemps à appréhender l’ampleur de sa pensée radicale de la peinture, et cela continue encore. Une pensée qui s’étend de la création à l’invention d’outils et de matières, de dimensions, jusqu’aux techniques d’accrochage et à la conception de son musée. Mon œuvre préférée, c’est donc le déploiement créatif qui fait l’originalité de ce travail. Je l’ai découverte pendant notre film Les Vitraux de Conques. Pour lui, les vitraux ne sont pas des assemblages de couleurs mais des transmetteurs de lumière, dans toute l’acceptation du terme. Au lieu de peindre les croquis des vitraux et de déléguer à l’équipe d’un maître verrier leur réalisation, Pierre Soulages accomplit toutes les étapes du travail. C’est cette « vastitude », un autre terme que Pierre aimait, qui est mon œuvre préférée, dans son déploiement et ses moindres détails.

Un souvenir…

Quand je pense à Pierre Soulages, un souvenir en entraîne un autre. Le jour de la présentation de son projet à l’abbatiale de Conques, devant le maire, les moines et diverses autorités, j’ai vu ce grand artiste mis en question, soumis à des critiques violentes. On accusait Soulages de vouloir faire des vitraux noirs ! Cela montrait combien sa peinture était peu comprise. C’était préjuger la peinture noire, sa peinture de lumière. Soulages voulait donner à voir cette superbe architecture romane, ensevelie dans la pénombre des anciens vitraux qui dataient du début du XXᵉ siècle.

C’était épatant de voir Soulages poursuivre sa recherche en inventant des façons de faire. Cela le faisait rire de provoquer l’ébahissement. Un jour, alors que, perché sur son escabeau, il dessinait les vitraux dans son atelier en grandeur réelle, il s’aperçut qu’il pouvait utiliser le chatterton noir avec lequel nous scellions les bobines de pellicule pour dessiner les plombs des vitraux. Son œil pétillait à l’idée qu’il renversait une habitude. Le maître verrier Jean-Dominique Fleury, estomaqué, répliqua : « Oh ! Pierre, tu ne peux pas faire ça ! », entraînant un grand éclat de rire du peintre.

Une anecdote amusait beaucoup Pierre Soulages. Pour une exposition en Allemagne, les techniciens organisèrent l’accrochage avec des télémètres laser. Mis en présence de cette perfection, il décrocha chaque peinture pour en changer la place. Avec malice, il dit aux techniciens éberlués : « C’est l’œil qui décide. Pas la règle. »

– Jean-Noël Cristiani, le 03 mars 2026

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