Anne-Camille Charliat, réalisatrice, docteur en philosophie de l’Université Paris Sorbonne et diplômée d’un master en Histoire de l’art.
Nos vies sont ponctuées de rencontres lumineuses dont certaines bouleversent profondément notre être-au-monde, « nous tombent dessus, nous retournent et nous changent » selon les mots de Heidegger. Ma première rencontre avec Pierre Soulages, et toutes celles qui suivirent, appartiennent à ces événements rares, essentiels, dévoilant un horizon aux teintes encore inconnues. « C’est ce que je trouve qui m’apprend ce que je cherche », déclarait inlassablement Pierre Soulages. Cette phrase, véritable maxime existentielle, résonne encore en moi, dessinant le chemin d’une quête inépuisable d’où l’imprévisible surgit en de fulgurants éclats.
Notre première rencontre se déroula le 16 juin 2017, chez lui à Sète, en présence de son épouse Colette. L’artiste m’accorda un entretien dans le cadre de mes recherches doctorales : je terminais alors la rédaction d’une thèse de philosophie ayant pour sujet « De la couleur comme phénomène lumineux à la lumière comme phénomène pictural ». La dernière partie de ce travail, mené durant cinq ans, était consacrée à l’œuvre du peintre. Fraîchement rentrée de Rome, où je passai neuf mois à la Villa Médicis, je préparais cet échange privilégié avec le plus grand soin, peaufinant sans relâche un déroulé de questions parsemé d’innombrables points-virgules. Pierre Soulages me reçut avec une bienveillante simplicité, transformant ce que j’appréhendais comme une conversation formelle en un dialogue passionnant, vivant et incarné.
Nous eûmes ensuite plusieurs échanges mêlant des sujets artistiques à des idées philosophiques et à des théories scientifiques, dont certaines parties furent publiées en 2019 aux Éditions Hermann sous le titre L’intériorité de la peinture. Dans le cadre des festivités liées à son centenaire, je proposai à Soulages de réaliser un documentaire abordant les relations entre sa peinture et la science, axées sur les recherches menées par des ingénieurs de l’École polytechnique de Lausanne autour de l’interaction entre la lumière et la matière picturale des Outrenoirs. Le peintre accepta de participer à la réalisation et m’offrit l’opportunité de filmer dans son atelier. À l’issue de notre échange, il marqua un silence et me posa cette question : « Avez-vous vu Nanouk l’Esquimau ? » Tout d’abord surprise, je répondis positivement, et l’artiste poursuivit : « Vous souvenez-vous du moment où Flaherty filme la banquise et qu’un phoque entre dans le champ ? » J’acquiesçai. « Le phoque apparaît alors qu’on ne l’attend pas. Eh bien, ce sera la même chose avec mes peintures. Il faudra voir le phoque ! » Cette conversation, ponctuée d’un éclat de rire partagé, reste gravée dans ma mémoire. Pierre Soulages était un homme exceptionnel, humble, cultivé, doté d’une mémoire remarquable et curieux de tout, facétieux comme un enfant.
Quelques mois plus tard, je revins à Sète avec une équipe de techniciens. Nous ressentions tous un immense enthousiasme mêlé d’anxiété à l’idée de relever ce défi : filmer des tableaux noirs. Voir le phoque devint notre credo collectif.
Après différents essais, je décidai d’éteindre les projecteurs, de poser les œuvres au sol dans leur position originelle de création, d’installer des rails de travelling le long des Outrenoirs afin d’imiter un déplacement physique du spectateur et de privilégier des objectifs macro. Alors, cet inattendu tant espéré nous éblouit : des nuances de couleurs se dévoilèrent à la surface de la toile — vertes, bleues, mordorées… une épiphanie poétique. À la fin du plan, le chef opérateur éteignit la caméra et me regarda avec un large sourire. Oui, nous avions vu le phoque.
Le tournage se poursuivit au musée Fabre à Montpellier, au musée Soulages à Rodez, puis en Suisse, avec le soutien de la Fondation Gandur et de l’École polytechnique de Lausanne. Ce premier documentaire fut riche de belles rencontres et d’inoubliables surprises, tant techniques qu’humaines. Diffusé en 2019 à la télévision puis au sein de musées partenaires, dont le musée Soulages, le musée Fabre et le Louvre, le film reçut un accueil particulièrement chaleureux, et ainsi naquit un second projet documentaire consacré au dialogue entre la peinture de Pierre et la poésie de Léopold Sédar Senghor (Éclairer la nuit. Pierre Soulages & Léopold Sédar Senghor ; 2021 ; Artemisia Productions).
« Ce qui échappe aux mots, ce qui se trouve au plus obscur, au plus secret d’une peinture, c’est cela qui m’intéresse », déclarait Soulages. Ses peintures ne communiquent aucun sens, ne transmettent aucun message. Elles nous appellent à nous retrancher en nous-mêmes, à l’écoute d’un mystère indicible : celui de notre intériorité. Chaque émanation de lumière est unique, et leur puissance dévoile ce qui est au plus profond de nous-mêmes, ce que l’on n’attendait pas. À mes yeux, l’œuvre de Pierre Soulages est un prodigieux éloge de l’inattendu, de ses beautés fragmentées et fugaces qui enchantent nos vies en nous insufflant incessamment le goût du merveilleux.
J’exprime à nouveau ma sincère reconnaissance à Pierre Encrevé, Jacqueline Lichtenstein, Arthur Cohen et Jean-Michel Le Lannou, dont le bienveillant soutien fut essentiel tout au long de mon travail dédié à l’œuvre de Pierre Soulages.
– Anne-Camille Charliat, 27 mars 2026